Chers enfants de l'éducation nationale entassés dans le plus grand lycée d'Europe, (en voilà de l'entrée en matière...) j'ai une musique très triste aux oreilles, aussi, ému, ma sensibilité émoustillée, j'ai décidé de m'atteler à un sujet tout aussi important que celui des toilettes de Bellevue, tout aussi émouvant, tout aussi touchant et poétique, qui, j'en suis sur, va vous passionner, vous faire rêver, éveiller le moindre de vos sens.
Aujourd'hui, les rétroprojecteurs du lycée Bellevue.
(On m'a souvent dit de fermer ma gueule, mais je n'ai jamais senti assez de sincérité dans les propos des uns et des autres pour obéir, aussi lisez-moi ça ou cassez-vous de là).
Les professeurs le savent, c'est une angoisse récurrente en chaque commencement de trimestre, va-t-il rester un rétroprojecteur de disponible pour moi cette année ? En effet, le rétro est l'élément principal du professeur qui désire animer son cours de schémas explicatifs. C'est une véritable excitation pour le prof de photocopier ses petites cartes sur papier brillant transparent, l'idée de tripoter l'écran de verre le réjouissant deux jours à l'avance. Et ouais, le rétroprojecteur est le centre de toute activité au sein du lycée, mais plus encore, il est le centre, le c½ur, que dis-je, le c½ur, l'univers entier des professeurs d'histoire géographie. Heureusement que le rétroprojecteur ne pense pas (donc n'est pas ?), car sinon, très vite conscient de son importance vitale, il se mettrait tout de suite au Prozac®. Car, voyez, quiconque d'un tant soit peu avisé qui pénètre dans la salle des professeurs possède la subtilité de noter ces regards faussement concentrés des enseignants d'hist-géo penchés sur leurs copies à corriger, l'½il droit partant légèrement en live vers leurs collègues –qui font de même de leur côté, c'est entendu-, au cas où l'un d'entre eux oserait prononcer ces phrases maudites : « Je vais avoir besoin du rétro pour l'heure qui arrive, en I23 ». Hélas, malheur à l'autre professeur en I21, qui, tout excité, sa carte de l'Europe Rhénane dans la sacoche, s'agrippera à son projecteur comme un bouledogue à son caniche ! Tout ça parce que l'éducation nationale, qui désirait préserver la suppression des postes et la démission des professeurs en France, n'a pas fourni assez de projos, (pour attiser la haine, pardi !) et, je vous le dis tout de suite, ne compte pas en fournir d'autres. Aussi, la plupart des professeurs préfèrent opter pour la bonne vieille feinte de la demande surprise sur le tableau. Je m'explique.
Pour les chanceux ou les habitués des devoirs non rendus, vous avez déjà dû vous retrouver dans la salle des professeurs de I. Là bas, tout est joli, tout est soft, sucre et café, on peut se faire un apéro léger en pleine dissertation sur le modèle soviétique, tel Churchill le Grand, sauf qu'on oublie de remarquer le Tableau haineux. Sur ce tableau blanc fixé au mur à gauche après la porte d'entrée, on peut lire la Liste Rouge redoutée. Voici celle de la semaine dernière, qui fait peur à lire, mais ne tremblez pas.
« Je réserve le rétroprojecteur mardi de huit heures à dix heures, merci, ***** »
« Projo pour la classe de M. ***** mercredi de dix à douze heures. »
« Merci de libérer le rétroprojecteur cet après midi de quatorze à dix huit heures ! ***** »
Mais le plus ignoble dans tout ça, c'est que le professeur qui se rend compte –en plein milieu de son cours- qu'il n'a PAS de rétro, ne va pas lui-même se le chercher au fond du couloir, non, plus vicieux, plus sournois, plus subtil, le professeur (sadique dans l'âme) envoie à sa place un ELEVE. Cet élève, c'est toi.
Face à la perspective d'aller se bouger le cul pour chercher un instrument qui vous semble pour le moins inutile, chacun possède sa propre façon d'agir. Tout dépend également du professeur que vous avez en face de vous.
Si vous êtes en face de la prof d'histoire stone qui ne sait pas vraiment ce qu'elle fait là, qui, debout au milieu du néant, se demande si ça ne serait pas fun d'amener un rétroprojecteur, pour l'ambiance, il est clair que chercher le projo devient un plaisir pour n'importe quel élève. C'est également avec cette prof qu'on peut partir à cinq chercher UN projecteur. C'est dans ces moments là que vous, vous arrivez en retard d'un quart d'heure, et que vous tombez face à cinq énergumènes courant dans le couloir, leurs dix mains accrochées aux rétro qui roule tant qu'il peut, tant qu'il survit... Car aller chercher le projo dans ces moments là, c'est tout bénef. On en profite pour retirer le papier d'appel sur la porte, où les noms de vos camarades sont durement gravés, pour se faire une petite pause aux toilettes (non, ne me parlez plus de ces toilettes !!), et revenir une demi-heuree plus tard sans rétro, la prof assise à son bureau en train de feuilleter son manuel de géographie, qui vous regarde d'un air... chaotique, « vous ne l'avez pas trouvé ? Il n'y en avait pas ? Bon c'est pas grave alors ».
Si vous êtes face au professeur d'histoire géo calme, puissant, déessique, celui qui s'habille en costard et qui mesure un mètre quatre vingt cinq, vous faites preuve de respect. Vous levez une main, vous proposant galamment d'être le quêteur du saint Graal, et partez rapidement pour une recherche active et efficace, afin de pouvoir poursuivre ce cours si intéressant proposé par un mec si classe et si savant. (On y croit ?) C'est ainsi que l'on trouve parfois un grand dadais ou une binoclarde cramponnée à un rétroprojecteur plus gros qu'elle/ lui dans les couloirs de Bellevue, l'air tellement serein et concentré que vous n'osez même pas lui dire qu'elle / il se prend les pieds dans le câble orange reliant prise et rétroprojecteur.
Je ne sais pas si c'est le cas à Bellevue, mais le cas du lèche-cul du projo peut également marcher face à un professeur féminin possédant classe et charme fatal.
Le cas le plus terrible et le plus drôle pour vous, c'est lorsque c'est le petit monsieur qu'il ne faut pas contrarier qui exige sur-le-champ un matériel convenable pour argumenter son cours, où déjà, personne ne respire depuis une demi-heure, car le moindre soupir réveille les tendances psychopathes du bonhomme. La sueur au front, la bave aux coins des lèvres, vous n'osez bouger lorsque le professeur –pourtant si frêle !- vous passe au rayon X, mais au fond de vous, vous espérez être désigné pour la tâche, pressé d'aller reprendre respiration au dehors, ne serait-ce qu'une seule seconde. Quand enfin le doigt tremblant du tirant pointe votre nez gluant, vous vous levez, tremblant tel un petit Tibétain devant un grand Chinois (allez, casons les expressions de nos lecteurs), et vous vous saisissez de la poignée avec un sourire nerveux, sentant peser dans votre dos les regards haineux et envieux de vos camarades prisonniers.
A ce moment là, plusieurs solutions s'offrent à vous, et nous avons deux hypothèses.
La « normale » : celle du lycéen abattu contre la vitre du second étage, le regard sombre perdu dans les méandres du morne paysage, le front encore trempé, auquel on ne demande même pas ce qui ne va pas, car on devine de suite qu'il est un prisonnier du goulag échappé pour une durée indéterminée, et que mieux vaut le laisser s'adonner aux doux plaisirs de l'existence libre que de le tourmenter.
La « pas normale », c'est celle du mec qui pète un plomb, légèrement suicidaire, avec un humour qui défie l'humanité. Sachant très bien qu'il se trouve en mission pour le petit historien frustré et médisant, c'est le mec qui sort en sautillant comme un chiot tout fou, qui se jette dehors en respirant à pleins poumons, et qui empoigne le rétroprojecteur sacré comme un inconscient de sa préciosité. Aussi, si vous tombez au bon moment, à la bonne heure, vous aurez peut être la chance incroyable d'assister à ceci : un jeune ES aux jolies boucles brunes en train de balancer le rétroprojecteur adoré au travers de la salle de cours, de la porte à la fenêtre, la bête lumineuse passant à plus de cinquante à l'heure sous les yeux clairs ahuris du nain tyrannique.
Nous vous laissons vous ronger les ongles en songeant à la sentence de ce pauvre Bellevusien, mais nous vous rassurons, nos sources secrètes employées à bon escient au sein du lycée nous assurent qu'à l'heure d'aujourd'hui, le lycéen cité est toujours en vie.
En clair, ne sous estimez pas la puissance d'un objet au sein d'une communauté, la religion est l'opium du peuple !! Jouissez sans entrave.